Le
présent rapport de recherche a été préparé à la demande du Comité d’examen
de la Loi sur les transports au
Canada. Il renferme les constatations et les opinions du(des)
auteur(s), mais ne reflète pas nécessairement les opinions du Comité
d’examen ou de ses membres.
Recherche effectuée aux fins de l’examen
de la Loi sur les transports au
Canada Bangqiao Jiang Janvier
2001
Revue des études
sur la relation entre les investissements dans l’infrastructure des
transports et la croissance économique
Rapport préparé par
Revue des études sur
la
relation entre les investissements dans l’infrastructure
des transports
et la croissance économique
Rapport
pour le
Comité
d’examen de la Loi sur les transports au
Canada
Vancouver,
Colombie‑Britannique
10
janvier 2001
RÉSUMÉ
Les avantages et l’importance que représente
l’infrastructure des transports pour la croissance économique sont reconnus
depuis longtemps. Il ne fait guère de doute que les investissements réalisés
dans les réseaux de transport (routes, chemins de fer, canaux) ont stimulé le
développement économique en Amérique du Nord au XIXe siècle. Aucun
Nord‑Américain ne peut ignorer les changements profonds amenés par
l’Interstate Highway System aux États‑Unis et par la Transcanadienne au
Canada. L’infrastructure des transports a élargi le territoire sur lequel les
produits peuvent être commercialisés et vendus. Elle a rendu le processus de
production et de distribution plus efficace, permis des économies d’échelle et
une spécialisation accrue, changé les systèmes logistiques et réduit les coûts,
autant de facteurs qui font augmenter la productivité économique.
Des arguments théoriques et des
données historiques ont révélé l’existence d’un lien étroit entre les
investissements réalisés dans l’infrastructure des transports et la
productivité économique. Toutefois, la plupart des études économiques portant
sur ce sujet examinent les taux de rendement des projets d’infrastructure
individuels en calculant tous les avantages et tous les coûts des projets. Il a
fallu attendre la fin des années 80 pour que les économistes commencent à
élaborer des mesures quantitatives de ce lien en construisant des modèles macro‑économétriques.
En 1989, Aschauer a amorcé ce mouvement dans une série d’études (Aschauer
1989a, b, c, 1990a, b). Les travaux d’Aschauer, qui font oeuvre de pionnier
dans ce domaine, ont suscité de nombreuses études sur ce sujet au cours de la
dernière décennie. Aschauer emploie une fonction de production Cobb-Douglas et
utilise des données de séries chronologiques agrégées nationales américaines
pour examiner la relation entre le capital d’infrastructure publique et la
production agrégée du secteur privé. Il observe un lien très grand et très fort
entre ces deux variables. Même le rendement du capital public est beaucoup plus
élevé que celui du capital privé. L’élasticité estimée de la production par
rapport au capital public est de 0,39, autrement dit une augmentation de
1 pour cent du stock de capital se traduit par une augmentation de la
production du secteur privé de 0,39 pour cent. L’élasticité par rapport à
l’infrastructure « de base », qui comprend les routes, le transport
en commun, les aéroports, etc., est d’environ 0,24. Munnell pousse plus loin
les travaux d’Aschauer et arrive à la même conclusion. Les résultats des études
ont été utilisés pour expliquer le ralentissement de la croissance de la
productivité observé dans les pays développés après 1973, lequel aurait été
causée, au moins en partie, par l’insuffisance du capital public.
De nombreux chercheurs ont réexaminé
ou approfondi la relation entre le capital d’infrastructure publique et la
croissance économique. Toutefois, comme nombre d’études l’ont montré, il est
probable que ces estimations ont surestimé l’incidence des investissements
réalisés dans l’infrastructure publique sur la production du secteur privé et
sur la croissance de la productivité. En outre, il n’est pas logique que les
investissements publics aient une incidence beaucoup plus grande sur la
production du secteur privé que les investissements privés. Pour atténuer
certains problèmes survenus dans les études faites à l’aide des séries
chronologiques, des études subséquentes ont été faites à l’aide de données
transversales et de séries de données chronologiques groupées. Les résultats
révèlent un apport plus petit et plus faible des investissements réalisés dans
l’infrastructure et indiquent que la composition du capital d’infrastructure a
son importance; certains types d’infrastructure (par exemple l’infrastructure
de base — routes, réseaux d’adduction d’eau et d’égouts, etc. — pourraient
avoir une plus grande incidence que d’autres.
Les études qui allient des séries
chronologiques et des données recueillies au moyen d’un panel et une approche
par la fonction de production posent de graves problèmes. Une corrélation
factice (non‑stationnarité) produit facilement des coefficients élevés et
significatifs entre le capital d’infrastructure et la production économique.
Les tentatives visant à éliminer la non‑stationnarité en utilisant des
différences premières font courir le risque de concentrer l’analyse sur la
relation à court terme entre ces deux variables, ce qui n’est pas l’objet
premier des études. En outre, le sens de la causalité n’est pas clair.
L’estimation donne‑t‑elle à penser que la croissance économique est
engendrée par les investissements dans l’infrastructure ou, au contraire,
qu’une région produisant plus ou qu’une économie en croissance rapide peut se
permettre d’investir davantage dans l’infrastructure? Notre revue montre que
les résultats estimés dépendent beaucoup de la formulation économétrique. Les
spécifications économétriques plus simples produisent toujours des estimations
plus grandes et statistiquement significatives, tandis que dans les régressions
compliquées ces estimations sont beaucoup plus petites et beaucoup plus
faibles, voire négatives dans certains cas, et souvent ne sont pas
significatives.
Plus récemment, des chercheurs ont
employé une approche par la fonction de coût pour examiner l’incidence du
capital d’infrastructure publique sur la productivité. L’approche par la
fonction de coût semble mieux convenir à cette analyse, parce qu’elle présente
de nombreux avantages d’ordre économétrique et conceptuel par opposition à
l’approche par la fonction de production. Fait intéressant, on remarque une
certaine convergence dans les conclusions tirées au sujet de la relation entre
le capital d’infrastructure publique et la croissance de la productivité dans
les études fondées sur l’approche par la fonction de coût. Les résultats
obtenus à l’aide de cette approche laissent supposer que les investissements
dans l’infrastructure contribuent de façon marquée à la croissance de la
production, à des réductions des coûts et à des hausses de la profitabilité,
même si l’apport est beaucoup plus petit que celui révélé par certaines études
fondées sur la fonction de production. Ces apports sont aussi plus petits que
ceux du capital privé dans la plupart des études. Toutefois, ces résultats
reposent en grande partie sur les industries manufacturières. Quand on tente de
les étendre à l’ensemble de l’économie, leurs fondements théoriques sont
discutables.
Outre les grandes études qui
utilisent des données américaines, plusieurs tentatives ont été faites à l’aide
de données canadiennes. Les résultats obtenus par les études faites dans le
contexte canadien font voir à peu près le même profil que les études
américaines. Les études utilisant des séries de données chronologiques agrégées
indiquent, par rapport au capital public ou au capital routier, une élasticité
de la productivité de l’ordre de 0,40. Selon les différences premières, cette
élasticité est réduite à 0,08 à peine et elle est statistiquement très peu
significative. Les études fondées sur des données recueillies au moyen d’un
panel et sur des formulations économétriques plus sophistiquées ne vont même
pas dans le sens de l’argument selon lequel le capital d’infrastructure
contribue de façon importante à la croissance économique. Toutefois, l’approche
par la fonction de coût montre qu’une telle relation existe, bien que l’ordre
de grandeur soit beaucoup plus petit (l’élasticité du coût va de 0,07 à 0,22).
Le fait que les résultats des études
que nous avons passées en revue soient controversés a des répercussions importantes
sur les politiques à élaborer. Si l’infrastructure routière profite beaucoup à
la croissance de la productivité, doit‑on en déduire qu’elle est
insuffisante et qu’il faut investir plus? Si le capital investi dans
l’infrastructure contribue peu ou pas à la croissance de la productivité, cela
signifie‑t‑il que la fourniture de réseaux routiers, de ponts, de
réseaux d’adduction d’eau, etc., ne joue aucun rôle dans la croissance
économique?
Toutefois, la revue donne à penser
qu’au moins deux ensembles de politiques pourraient être examinés en même
temps. On pourrait, d’une part, examiner spécifiquement la qualité des services
et l’utilisation potentielle de l’infrastructure des transports existante au
moyen d’une série de mesures de gestion et insister, par exemple, sur une
utilisation, une conception et une gestion efficaces de l’infrastructure des
transports et, d’autre part, déterminer les besoins futurs en capital à
investir dans l’infrastructure des transports par rapport à la croissance
potentielle de l’économie et à la distribution spatiale des activités
économiques. Toutefois, pour une décision individuelle en matière
d’investissement dans l’infrastructure des transports, les études
macro-économiques ne sont pas réellement d’un grand secours. Les décisions de
ce genre requièrent des outils micro-économiques, par exemple une analyse
avantages‑coûts sociaux.
Table des
matières
Résumé....................................................................................................................... i
Introduction.................................................................................................................. 1
Capital routier et autre capital
d’infrastructure publique................................................... 4
Études fondées sur des séries de données
chronologiques agrégées................................. 7
Approche par la fonction de production et
données recueillies au moyen d’un panel.......... 11
Approche par la fonction de coût................................................................................... 16
Études canadiennes...................................................................................................... 21
Résumé et conséquences pour les politiques à
adopter.................................................... 25
Bibliographie................................................................................................................ 28
Introduction
Les avantages et l’importance que
représente l’infrastructure des transports pour la croissance économique sont
reconnus depuis longtemps. Il ne fait guère de doute que les investissements
réalisés dans les réseaux de transport (routes, chemins de fer, canaux) ont
stimulé le développement économique en Amérique du Nord au XIXe
siècle. Aucun Nord‑Américain ne peut ignorer les changements profonds
amenés par l’Interstate Highway System aux États‑Unis et par la Transcanadienne
au Canada. L’infrastructure des transports a élargi le territoire sur lequel
les produits peuvent être commercialisés et vendus. Elle a rendu le processus
de production et de distribution plus efficace, permis des économies d’échelle
et une spécialisation accrue, changé les systèmes logistiques et réduit les
coûts, autant de facteurs qui font augmenter la productivité économique.
Fox (1990) a formulé un modèle
économique régional général d’offre agrégée et de demande agrégée pour analyser
les relations conceptuelles pouvant exister entre les investissements réalisés
dans l’infrastructure et la production. Les investissements réalisés dans
l’infrastructure des transports peuvent accroître la capacité de production
d’une région, en accroissant les ressources et en améliorant la productivité de
celles qui existent déjà. Premièrement, l’infrastructure des transports peut
entrer dans le processus de production comme intrant direct et, dans de
nombreux cas, comme facteur gratuit (par exemple les services de transport que
les routes fournissent). Deuxièmement, l’infrastructure peut rendre plus
productifs d’autre intrants qui existent déjà. Une route bien construite permet
de transporter des produits vers les marchés en moins de temps, ce qui permet à
des entreprises privées de produire à un coût total moindre. Troisièmement,
l’infrastructure peut agir comme aimant ou catalyseur de la croissance
économique régionale en attirant des ressources d’autres régions. C’est ce
qu’on appelle l’ «effet d’agglomération ». D’autre part,
l’infrastructure des transports peut toucher la production économique en
modifiant la demande agrégée. La construction d’une infrastructure des
transports peut créer une demande d’intrants intermédiaires provenant d’autres
secteurs ou accroître celle qui existe déjà et peut avoir des effets
multiplicateurs dans l’économie. L’infrastructure publique peut aussi influer
sur la production en attirant ou en évinçant des intrants privés (travail et
capital privé). Une augmentation des investissements réalisés dans
l’infrastructure publique pourrait attirer davantage d’investissements privés,
s’il y a une relation complémentaire entre les deux, ou pourrait réduire les
investissements privés si le capital public a un effet de substitution sur les intrants
privés.
Des arguments théoriques et des
données historiques ont révélé l’existence d’un lien étroit entre les
investissements réalisés dans l’infrastructure des transports et la
productivité économique. Cependant, la plupart des études économiques portant
sur ce sujet examinent les taux de rendement des projets d’infrastructure
individuels en calculant tous les avantages et tous les coûts des projets. Il a
fallu attendre la fin des années 80 pour que les économistes commencent à
élaborer des mesures quantitatives de ce lien en construisant des modèles macro‑économétriques.
En 1989, Aschauer a amorcé ce mouvement dans une série d’études (Aschauer
1989a, b, c, 1990a, b). Les travaux de pionnier d’Aschauer ont suscité de
nombreuses études sur ce sujet au cours de la dernière décennie. Aschauer
emploie une fonction de production Cobb-Douglas et utilise des données de
séries chronologiques agrégées nationales américaines pour examiner la relation
entre le capital d’infrastructure publique et la production agrégée du secteur
privé. Il observe un lien très grand et très fort entre ces deux variables.
Même le rendement du capital public est beaucoup plus élevé que celui du
capital privé. À l’aide d’une approche analogue, Munnell (1990a) arrive à la
même conclusion. Les résultats des études expliqueraient le ralentissement de
la croissance de la productivité observé dans les pays développés après 1973,
lequel aurait été causée, au moins en partie, par l’insuffisance du capital
public.
De nombreux chercheurs ont réexaminé
ou approfondi la relation entre le capital d’infrastructure publique et la
croissance économique. Au lieu d’utiliser des données de séries chronologiques,
Munnell (1990b) utilise des données transversales et des séries chronologiques
groupées, de manière à atténuer certains problèmes posés par les données de
séries chronologiques. Elle désagrège aussi l’infrastructure publique en
infrastructure de base (routes, réseaux d’adduction d’eau et d’égouts) et en
« autre infrastructure » et examine séparément l’incidence de ces
deux catégories d’infrastructure. Beaucoup d’études suivent cette approche,
mais avec des modèles économétriques plus sophistiqués (Eisner, 1991; Evans et
Karras, 1994; Holtz-Eakin, 1994, Moomaw, Mullen et Williams, 1995; Khanam 1996;
Waters, 1999). Certaines utilisent une fonction translog pour examiner la
relation entre le capital privé et le capital public et pour répondre à
certaines questions, par exemple si le capital public est en train d’évincer le
capital privé. Récemment, Fernald (1999) a évalué le lien entre le capital
routier et la productivité en utilisant des données désagrégées par secteur
industriel au lieu de données interÉtats et constaté que les industries à forte
intensité de véhicules profitaient d’une façon disproportionnée du capital
investi dans la construction de routes.
La plupart des études susmentionnées
estiment une fonction de production. Plus récemment, une approche par la
fonction de coût a été employée par de nombreux chercheurs (Lynde et Richmond, 1992;
Morrison et Schwartz, 1996; Nadiri et Mamuneas, 1996; Khanam, 1999). Il
semblerait que la fonction de coût convienne encore mieux à ce genre d’analyse
parce qu’elle permet d’éviter la corrélation possible entre le capital public
et le capital privé (Gillen, 1996). Fait intéressant, les études utilisant une
fonction de coût concluent plus souvent que le capital investi dans
l’infrastructure routière a des effets positifs et significatifs sur la
croissance économique.
Dans le présent rapport, nous allons
passer en revue les études portant sur le lien entre les investissements
réalisés dans l’infrastructure publique, notamment dans l’infrastructure des
transports (surtout routière), et la croissance économique. Nous allons nous
concentrer surtout sur les recherches empiriques effectuées depuis dix ans. Ces
recherches sont fondées sur des modèles macro-économétriques. Après quelques
renseignements généraux sur le capital public et le capital routier au Canada
et aux États‑Unis, nous allons examiner en détail deux études (Aschauer,
1989a et Munnell, 1990b), parce qu’elles sont le point de départ des ouvrages
empiriques sur ce sujet. Nous allons ensuite examiner un grand nombre d’études
subséquentes qui utilisent d’autres formes fonctionnelles, d’autres types de
données, d’autres industries et surtout d’autres spécifications économétriques,
par exemple des données de séries chronologiques par opposition à des données
transversales et à des données de séries chronologiques groupées, des
estimations agrégées par opposition à des estimations désagrégées et une
approche par la fonction de production par opposition à une approche par la
fonction de coût. Comme on pouvait s’y attendre, ces études arrivent à des
conclusions différentes et controversées. Des examens critiques des problèmes
techniques rencontrés dans les ouvrages sont présentés dans chaque section. Les
résultats et les conclusions seront résumés et les répercussions qu’ils
pourraient avoir sur les politiques à adopter seront analysées. Nous allons, en
particulier, inclure dans la revue les études qui ont été faites au Canada
(Lynch, 1994; Wylie, 1995; Khanam 1996, 1999; Waters, 1999).
Les études macro‑économétriques
utilisent le capital public (ou capital d’infrastructure publique) ou ses
composantes séparément comme variable(s) indépendante(s). La principale
composante est le capital routier. Le capital incorporel appartenant au secteur
public, tel que le capital humain ou le capital investi dans la recherche et le
développement, n’est pas inclus. Notre analyse du capital public est basée sur
les données tirées de la publication Flux
et stocks de capital fixe, no 13-568 au catalogue de
Statistique Canada. La source des données américaines est Munnell (1992).
Statistique Canada a compilé des
données pour le capital privé total et le capital public total réunis, par
province et aussi par secteur. Pour une mesure du capital d’infrastructure publique
totale pour les dix provinces, nous utilisons ici la somme des capitaux
investis dans trois comptes du secteur public, à savoir : « services
gouvernementaux », « éducation » et « santé et services
sociaux ». Il pourrait y avoir un montant relativement petit de capital du
secteur privé dans ces comptes, mais la mesure est dominée par le capital
public. Le capital privé est obtenu par soustraction du capital public du
capital total.
|
|
Il y a aussi un peu de capital
public dans le capital privé, mais pas beaucoup. Tous les types de capital sont
du capital non‑résident et sont obtenus par déduction au moyen de la
« méthode de l’inventaire perpétuel ». Les chiffres que nous
utilisons pour l’amortissement géométrique sont aux prix de 1992. Les données
se rapportant au stock de capital routier dans la période 1961‑1993
que nous avons utilisées pour notre analyse ont été estimées dans le cadre du
Projet d’infrastructure spécial de Statistique Canada et de Transports Canada.
D’après le tableau 1, le stock de
capital public s’élevait à 134,4 milliards de dollars au Canada, en 1993,
ou au tiers environ du capital privé. Les services gouvernementaux
représentaient 70 pour cent du capital public, les 30 pour cent
restants étant répartis entre l’éducation, la santé et les services sociaux. En
ce qui concerne le capital routier, il s’élevait à 37,6 milliards de
dollars et représentait 28 pour cent du capital public total ou
40 pour cent du stock de capital total du secteur des services gouvernementaux.
À lui seul, le capital routier équivaut presque au capital réuni du secteur de
l’éducation et du secteur de la santé et des services sociaux.
|
|
La figure 1 montre que la période
antérieure à 1973 a été l’âge d’or de la construction routière, avec des
hausses marquées répétées du stock de capital. Le taux de croissance a chuté en
1973 et les années suivantes. La situation s’est encore aggravée pendant la
récession économique du début des années 80. À ce moment‑là, non seulement
le taux de croissance diminuait‑il, mais le capital routier total
diminuait aussi en valeur absolue. Le capital public total a évolué de la même
façon. Comme les deux baisses dans le temps du capital routier ont coïncidé
avec des récessions économiques, il n’est pas surprenant que les analyses
faites à l’aide de simples séries chronologiques mettent à jour une corrélation
entre le stock de capital (routier) public et la croissance économique
générale. Les investissements dans le secteur routier ont diminué encore plus
par rapport au capital public total (figure 2). La proportion du capital public
total représentée par le capital routier qui, en gros, se situe aux alentours
du tiers dans les années 60 a diminué graduellement par la suite pour s’établir
à 28 pour cent en 1993.
Aux États‑Unis, le stock de capital public est très élevé ‑ il s’élevait à 2,7 billions de dollars US en 1991 (en prix courants) ou à environ la moitié du stock de capital privé, d’après les données du U.S. Bureau of Economic Analysis. Environ 2,2 billions de ce capital public ne sont pas du secteur militaire. Le capital routier représente 32 pour cent du capital public autre que militaire, soit presque le même pourcentage que l’éducation, les hôpitaux et autre capital réunis (30 pour cent). On observe essentiellement la même chose au Canada. Les variations survenues dans le capital public et le capital routier aux États‑Unis au cours des dernières décennies ne diffèrent pas de celles enregistrées au Canada (voir Gramlich, 1994 pour une analyse détaillée des données américaines).
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Les études macro‑économétriques
modernes du rôle des investissements réalisés dans l’infrastructure publique
dans la croissance économique remontent à une série d’études faites par
Aschauer (1989a, 1989b, 1989c, 1990a, 1990b). L’ouvrage d’Aschauer, qui fait
oeuvre de pionnier dans le domaine (Aschauer, 1989a), emploie des données de
séries chronologiques agrégées pour examiner la relation entre l’investissement
public et la croissance économique en étendant la fonction de production
classique au capital public ou à ses composantes. La forme fonctionnelle
élargie s’écrit comme suit :
![]()
où Q est la production économique;
A, une mesure de la productivité totale des facteurs ou un changement technique
neutre au sens de Hicks; L, le travail; K, le stock de capital privé; et G, le
stock de capital public. La forme logarithmique de l’équation ci‑dessus,
dans laquelle F est une fonction de production de type Cobb-Douglas,
devient :
![]()
où a, b et c peuvent être considérés
comme les élasticités de la production par rapport au travail, au capital privé
et au capital public respectivement. Si l’on suppose des rendements d’échelle
constants pour tous les facteurs, alors a+b+c=1. Le taux de rendement (produit
marginal, MPG) du capital public ou de ses composantes peut être
obtenu à l’aide de l’équation suivante :
![]()
Aschauer (1989a) utilise comme
variable dépendante le ratio production des entreprises privées/capital privé
et suppose des rendements d’échelle constants pour tous les intrants. La forme
fonctionnelle estimée devient alors :
![]()
En utilisant des données se rapportant aux années 1949 à 1985, il observe une forte relation positive entre la production par unité d’intrant de capital, le ratio travail/capital dans le secteur privé et le ratio capital public (non militaire)/intrant de capital privé. L’élasticité estimée de la production par rapport au capital public est de 0,39; autrement dit une augmentation de 1 pour cent des stocks de capital fait augmenter la production du secteur privé de 0,39 pour cent. Étant donné la taille du stock de capital public non militaire (1 938 milliards de dollars US en 1991) et la production du secteur des entreprises privées (4 800 milliards de dollars US), cela se traduit par une productivité marginale du capital public de presque 100 pour cent; en d’autres mots une augmentation de 1 $ du stock de capital public ferait augmenter la production d’un autre 1 $. Comparativement au capital privé, ces chiffres montrent que [TRADUCTION] « le PNB devrait augmenter deux à cinq fois plus à la suite d’une dépense consacrée à l’infrastructure publique qu’à la suite d’un investissement privé (Aschauer, 1990b). »
Aschauer
(1989a) examine aussi l’incidence des composantes du stock de capital public
non militaire sur la productivité. Toutefois, il observe que seul ce qu’on
appelle l’infrastructure « de base » (routes, transports en commun,
aéroports, électricité et gaz, eau, égouts) et qui représente 55 pour cent
du capital public non militaire total a un effet significatif sur la production
des entreprises privées. L’élasticité estimée est d’environ 0,24, ce qui est encore
très élevé. Les coefficients associés aux autres composantes (par exemple aux
hôpitaux, aux établissements d’enseignement, etc.) ne sont pas
significativement différents de zéro.
Munnell
(1990a) utilise aussi des données de séries chronologiques agrégées et une
fonction de production Cobb-Douglas et suppose aussi des rendements d’échelle
constants pour tous les intrants, mais, au lieu du ratio production/capital
privé, elle utilise la productivité du travail plus connu (c’est‑à‑dire
le ratio production/travail, où le travail est mesuré par le nombre d’heures
travaillées) comme variable dépendante et étend les données jusqu’à 1987. Elle
confirme le résultat d’Aschauer selon lequel le capital public a vraiment sa
place dans la fonction de production. Tant le capital public non militaire
total que l’infrastructure de base sont associés à des coefficients qui
ressemblent à ceux obtenus par Aschauer et qui sont en général statistiquement
significatifs. Les coefficients variant entre 0,33 et 0,39 produits dans son
étude signifient qu’une augmentation de 1 pour cent du capital public
ferait augmenter la productivité du travail d’une proportion variant entre 0,31
et 0,39 pour cent.
Aschauer et Munnell font valoir que leurs
résultats fournissent une autre explication du ralentissement de la
productivité observé en Amérique du Nord et dans d’autres pays développés après
1973. Avant eux, l’analyse de la baisse de productivité est concentrée sur la
hausse des prix énergétiques, la baisse des dépenses consacrées à la recherche
et au développement, la migration des travailleurs des professions agricoles
vers les professions non agricoles, la réglementation sociale, etc. Il faut
attendre Aschauer (1989a) pour qu’on parle du rôle potentiel du capital
d’infrastructure publique dans l’explication du ralentissement de la
productivité. Les études montrent que la baisse de productivité observée aux
États‑Unis et dans d’autres pays industrialisés dans les années 70 a
été précipitée en grande partie par la baisse des investissements faits dans le
capital public, en particulier dans les routes et dans d’autres types
d’infrastructure des transports. Munnell (1990a) va plus loin et prétend que la
baisse de la productivité du travail n’est pas attribuable à un ralentissement
du progrès technique ou de la productivité multifactorielle, concept mystérieux
en soi, mais plutôt à une diminution de la croissance de l’infrastructure
publique.
Les résultats d’Aschauer et de
Munnell n’ont toutefois pas été sans soulever des questions. De nombreuses
études subséquentes prétendent que les effets du stock de capital public sur la
productivité économique estimés à l’aide de données de séries chronologiques
agrégées sont entachés de corrélation factice. Même la relation entre le
capital public et la production pourrait être inversée; autrement dit ce sont
des niveaux de production plus élevés qui mènent à un investissement accru dans
le capital public. D’autres critiques laissent aussi supposer que les élasticités
estimées sont invraisemblablement élevées et que certaines variables
importantes (par exemple les prix énergétiques) pourraient être exclues de la
fonction de production.
Corrélation factice. Un des problèmes mentionné le plus
souvent dans de nombreuses autres études est celui de la corrélation factice —
ou tendances sans lien — entre l’investissement public et la baisse de
productivité. Beaucoup de séries chronologiques macro-économiques présentent la
caractéristique de non‑stationnarité; autrement dit elles tendront à
« dériver » dans les mêmes directions dans le temps. Les estimations
fondées sur des séries non stationnaires non rajustées correctement pourraient
donc être entachées d’une corrélation factice dans les données ou de tendances
communes sans lien dans les données dans le temps. Aaron (1990) soutient que
les données de séries chronologiques n’aident pas beaucoup à examiner les
effets du capital public du fait qu’il n’y a pas suffisamment de variation dans
les données. Pour étayer sa thèse, Aaron réestime un modèle analogue à celui
d’Aschauer, mais il y introduit en plus des variables auxiliaires pour les
années 1966 et 1974. L’infrastructure va de statistiquement très significative,
dans la spécification d’Aschauer, à non significative dans le modèle d’Aaron,
ce qui amène à conclure que les résultats obtenus pour l’infrastructure ne sont
pas très robustes et sont entachés d’une variation limitée des données.
Pour déterminer la vraie relation
entre ces deux variables, il faut d’abord tester les variables pour l’existence
de stationnarité et de co-intégration, ce qui veut dire déterminer non
seulement si les variables augmentent avec le temps, mais aussi si elles
augmentent ensemble et convergent vers leur relation à long terme, puis les
rajuster avant d’estimer la relation. Une méthode d’ajustement courante dans
ces cas‑là consiste à utiliser les « différences premières »,
autrement dit les variations de la variable d’une période à l’autre, au lieu du
niveau absolu des variables. Toutefois, les études qui suivent cette approche
aboutissent à des coefficients beaucoup plus petits, parfois négatifs, et en
général statistiquement non significatifs (Hulten et Schwab, 1991; Tatom, 1991,
1993; Harmatuck, 1996). Mais Munnell (1992) soutient que l’utilisation de
différences premières détruit toute relation à long terme, qui est justement la
raison pour laquelle on étudie l’infrastructure et la croissance économique.
Elle précise que personne ne s’attend à ce que la croissance du capital, privé
ou public, au cours d’une année ne soit corrélée avec la croissance de la
production la même année.
Causalité. Eisner (1991) évoque la
possibilité que les effets estimés aillent dans l’autre sens et que ce serait
plutôt l’augmentation de la production privée qui fait augmenter la demande de
capital d’infrastructure publique. Plusieurs études ont utilisé un test de
causalité au sens de Granger pour examiner la direction de la causalité entre
l’infrastructure publique et la production. Duffy-Deno et Eberts (1991) ont
recueilli des données régionales qui laissent supposer que la causalité va dans
les deux sens. Holtz-Eakin (1994) constate un peu d’ambiguïté dans le sens de
la causalité. Mais Tatom (1993) fait une série de tests avances‑retards
qui indique que la causalité pourrait aller davantage dans le sens de la
production vers le capital d’infrastructure. Si la causalité va dans les deux
sens, alors le recours à des techniques utilisant une fonction de production à
une seule équation pour quantifier l’incidence du capital public pourrait
produire des coefficients biaisés.
Munnell (1990b) peut être considéré
comme le premier ouvrage utilisant des données transversales et des séries
chronologique groupées. Plusieurs articles ont par la suite utilisé des données
sur le stock de capital privé et public créées par Munnell. Comme il n’y a pas
aux États‑Unis de données désagrégées par État sur le stock de capital privé
ou public, Munnell en a créées selon certaines hypothèses. Par exemple, dans le
cas du capital public, l’approche adoptée a consisté à créer une série sur le
capital par État à l’aide de données sur l’investissement public annuel par
État et des tables d’amortissement et de remboursement du BEA (Bureau of
Economic Analysis) et à utiliser cette distribution du capital pour répartir
les chiffres totaux sur le capital public produits par le BEA. Munnell spécifie
deux fonctions, une fonction Cobb-Douglas et une fonction translog. Les données
utilisées concernent 48 États et concernent les années 1970 à 1986. Des
élasticités du produit brut par État par rapport au stock de capital public et
au stock de capital routier de 0,15 et 0,06, respectivement, ont été obtenues
avec la fonction Cobb‑Douglas. Les coefficients correspondants obtenus
avec la fonction translog sont de 0,16 et 0,04 respectivement. Dans ces
modèles, aucun effet fixe ou aléatoire n’est spécifié et les procédures
d’estimation semblent être les moindres carrés ordinaires (MCO). Aucune
estimation à l’aide des différences premières n’est faite. Les données groupées
étant organisées d’une manière inhabituelle (Munnell prend d’abord les
observations se rapportant aux 48 États pour une année donnée, puis les
observations se rapportant aux 48 États l’année suivante et ainsi de
suite), la statistique de Durbin-Watson (DW) n’est pas mesurée correctement,
c’est‑à‑dire qu’on ne peut pas se fier à la valeur de DW d’environ
2 qui est indiquée. S’il y a autocorrélation, les résultats des estimations à
l’aide des MCO sont habituellement biaisés. En outre, des effets fixes ou
aléatoires doivent être pris en compte quand des données recueillies au moyen
d’un panel sont utilisées.
Eisner (1991) reprend les travaux de
Munnell (1990b) en utilisant lui aussi des procédures MCO. Premièrement, à
l’aide exactement des mêmes hypothèses et spécifications, il obtient des
résultats presque identiques à ceux de Munnell (1990b), mais des valeurs de DW
très faibles du fait que les données sont réorganisées d’une manière normale
(séries chronologiques ou observations annuelles pour chaque État). Toutefois,
la relation précédente disparaît dans le modèle à effet-État fixe et dans le
modèle utilisant les différences premières. Il n’y a que dans le modèle à
effet-temps fixe que le coefficient associé à l’infrastructure publique est
significativement positif. L’auteur conclut, d’une part, que les États qui ont
plus de capital ont une plus grande production et, d’autre part, que rien ne
montre que les États ayant plus de capital public une année qu’une autre ont
une plus grande production l’année où ils ont plus de capital public. Il
convient de mentionner que les valeurs de DW sont toutes très faibles dans
Eisner (1991), ce qui laisse supposer qu’il existe une corrélation sériale et
que celle‑ci n’a pas été corrigée. Par conséquent, les résultats obtenus
au moyen des MCO ne peuvent pas être pris au sérieux.
À l’aide des mêmes données que
Munnell (1990b), Evans et Karras (1994) font une étude plus complète. Dans un
premier temps, ils tentent de tenir compte de la corrélation sériale. Ils
prétendent que la procédure utilisée dans Munnell (1990) est vraisemblablement
mal spécifiée parce que les modèles sont estimés en niveaux et que les données
contiennent des tendances stochastiques. Ils estiment plusieurs fonctions
Cobb-Douglas spécifiées de façon différente. Premièrement, avec des MCO
appliqués aux niveaux, ils obtiennent des élasticités significativement
positives. Ils appliquent ensuite encore des MCO aux niveaux mais avec des
effets-temps et des effets-État fixes estimés, sans toutefois rien observer qui
laisserait supposer une productivité positive du capital gouvernemental. Ces
dernières estimations ne doivent cependant pas être prises au sérieux parce que
les valeurs de DW sont très faibles. Ensuite, ils tiennent compte de
l’autocorrélation, différencient les termes d’erreur, etc., et n’observent rien
qui pourrait indiquer une relation positive entre la production et le capital
public, mais constatent au contraire que la plupart du temps la relation est
négative. Ils laissent supposer que ces résultats seraient toujours biaisés du
fait que les coefficients associés au travail sont anormalement élevés. Ils
tentent alors une autre approche mais la conclusion demeure la même. Ils font
remarquer qu’on pourrait aboutir à une élasticité de la production par rapport
au capital gouvernemental élevée et en apparence statistiquement significative
si l’on ne tient pas compte des effets fixes. Mais ces résultats seraient
trompeurs; tout ce qu’ils feraient serait de refléter le fait que les grands
États ont de grands stocks de capital, mais cela ne prouve pas la causalité.
Holtz-Eakin (1994) arrive aux mêmes
conclusions qu’Evans et Karras (1994) en utilisant les mêmes données.
Premièrement, les résultats qu’il obtient au moyen des MCO font voir des
coefficients positifs et statistiquement significatifs. Mais les résultats
diffèrent sensiblement lorsque l’auteur, dans son estimation, spécifie un effet-analyse
transversale fixe, des différences entre les termes d’erreur, des composantes
aléatoires et des variables instrumentales, etc., c’est‑à‑dire que
le coefficient associé à l’infrastructure publique est essentiellement nul.
L’auteur prétend que les résultats précédents, qui permettent de conclure à des
effets positifs et grands semblent le fruit d’un cadre économétrique trop
restrictif.
Moomaw, Mullen et Williams (1995)
estiment une fonction translog en utilisant les données de Munnell (1990), mais
ils utilisent des données transversales sur les États à divers points dans le
temps (1970, 1980 et 1986) au lieu de données continues dans le temps comme
l’ont fait Munnell et d’autres. Ils soutiennent que la fonction translog
convient mieux que la fonction Cobb-Douglas du fait qu’elle évite le biais
inhérent aux spécifications du type Cobb‑Douglas, qui produit la même
élasticité constante pour tous les États. La spécification translog permet
d’estimer numériquement une élasticité de la production par rapport au capital
public par État. Aucun effet-temps ou effet-État fixe n’est saisi dans leur
fonction translog; les MCO sont utilisés dans l’estimation. Un coefficient
positif et statistiquement significatif est associé au capital public agrégé,
mais le coefficient associé au capital routier est négatif, quoique non
significatif. En ce qui concerne l’élasticité, ils concluent qu’en général le
capital routier et le capital public agrégés contribuent de façon positive à la
production des États. Mais l’absence d’effets-État pourrait signifier qu’une
relation factice a été estimée.
Duffy-Deno et Eberts (1991)
utilisent un système d’équations simultanées pour estimer des données annuelles
se rapportant à 28 régions métropolitaines entre 1980 et 1984. Il s’agit de
la seule tentative, parmi toutes les études, qui vise à incorporer une
causalité allant dans l’autre direction dans les estimations. Les auteurs
construisent un modèle simple des effets de l’infrastructure publique locale
sur le revenu personnel et de l’effet du revenu personnel sur la répartition
des dépenses publiques locales. Les procédures d’estimation utilisées sont les
moindres carrés ordinaires et les doubles moindres carrés. Les effets-analyse
transversale et les effets-temps fixes sont saisis. Les résultats obtenus
révèlent que le stock de capital public a des effets positifs et
statistiquement significatifs sur le revenu personnel par habitant, ce qui
appuie les résultats obtenus par Munnell.
De
nombreuses autres études utilisant des données (régionales) inter‑États
et des séries chronologiques groupées produisent des résultats qui prêtent à
controverse. Barcia-Mila et McGuire (1992) spécifient une fonction de
production régionale qui, en plus du travail et du capital privé, inclut deux
intrants publics – les routes et l’éducation. Ils emploient une série de
données recueillies au moyen d’un panel composée d’observations annuelles sur
les 48 États de 1969 à 1983 pour estimer les coefficients associés aux
élasticités par rapport aux intrants dans le cadre d’une spécification qui
autorise des différences dans le temps et entre les États. Ils constatent que
les routes et l’éducation sont deux intrants qui ont tous les deux un effet
positif et significatif sur la production, avec un coefficient estimé pour les
routes de 0,045, valeur légèrement inférieure au chiffre produit par Munnell
(1990b). Aschauer (1990a), utilisant des données sur les niveaux des États
entre 1960 et 1985 et une mesure de la « capacité routière »,
constate que le stock de routes contribue de façon importante à la croissance
économique (avec une élasticité estimée de 0,13). Toutefois, Hulten et Schwab
(1992) arrivent à un lien faible entre le capital public et la performance
économique dans l’industrie manufacturière.
Plus récemment, Fernald (1999) a
évalué le lien entre le capital routier et la productivité au moyen de données
ventilées par secteur industriel au lieu de données inter-États. À l’aide d’une
fonction de production Cobb-Douglas, il estime la PTF (productivité totale des
facteurs) moyenne pour chacune des 29 industries. Il fait ensuite la
régression de la variation de la PTF par rapport à une variation du service de
stock routier qui incorpore la part moyenne des véhicules représentée par
chaque secteur. Au moyen de données industrielles se rapportant aux
années 1953 à 1989, il constate que les industries à forte intensité de
véhicules profitent d’une manière disproportionnée du capital routier.
Premièrement, la baisse de productivité observée après 1973 semble plus forte
dans les industries qui représentent une plus grand part de l’ensemble des
véhicules. Deuxièmement, quand le nombre de routes augmente, la croissance de
la productivité tend à augmenter par rapport à la moyenne des industries à
forte intensité de véhicules. L’auteur conclut aussi que les routes sont
exceptionnellement productives avant 1973, mais qu’elles ne le sont pas
marginalement, ce qui cadre avec des arguments simples en matière de
réseau : la construction d’un réseau inter‑États pourrait être très
productive, mais la construction d’un second réseau pourrait ne pas l’être. De
plus, il examine l’importance empirique de la congestion et les résultats qu’il
obtient montrent que la congestion ne semble pas importante du point de vue
empirique avant 1973, mais qu’elle le devient par la suite.
En plus d’utiliser des données inter‑industries
ou inter‑États, d’autres études (Ford et Poret, 1991; Levine et Renelt,
1992; Canning et Fay, 1993; Taylor-Lewis, 1993; Sanchez-Robles, 1998) examinent
des données inter‑pays comme Aschauer (1989b) l’avait fait précédemment.
Toutefois, comme les études utilisant des données inter‑États, leurs
résultats appuient plus ou moins les résultats d’Aschauer.
L’utilisation de séries
chronologiques groupées et de données transversales ou de données recueillies
au moyen d’un panel atténue certains des problèmes rencontrés dans les études
faites à l’aide de séries chronologiques agrégées, notamment des élasticités de
la production extraordinairement élevées. Comme les données recueillies au
moyen d’un panel tirent parti d’une plus grande variation dans le capital
d’infrastructure et dans d’autres variables indépendantes aussi bien dans
l’espace que dans le temps, les estimations indiquent que l’effet est beaucoup
plus faible. Néanmoins, Gramlich (1994) soutient que ces estimations pourraient
toujours surestimer l’incidence de l’infrastructure publique en confondant les
différences de productivité intrinsèques entre les États et les variations du
capital d’infrastructure. Cette approche pose toujours le problème de la
causalité. Il n’est pas clair que la causalité agit du capital d’infrastructure
vers la production; ce peut facilement être le sens inverse.
Il convient de remarquer que
lorsqu’on utilise des données recueillies au moyen d’un panel, ni un modèle à
effet fixe (effet-temps fixe, effet-analyse transversale fixe ou effet-temps et
effet-analyse transversale fixes combinés), ni un modèle à effet aléatoire ne
doit être spécifié. Holtz-Eakin (1994) soutient que les études transversales ou
les études fondées sur des données recueillies au moyen d’un panel sont
déficientes quand elles ne tiennent pas compte des différences qui existent
entre les États au niveau de facteurs tels que le climat, la disponibilité des
matières premières, l’emplacement et le territoire. Par conséquent, l’influence
moyenne de tout État donné par rapport à un État désigné comme État de
référence doit être éliminé en spécifiant un effet‑État fixe. De même, un
effet‑temps fixe élimine l’influence des différences moyennes entre les
données d’une année donnée et les données d’une année désignée comme année de
référence. Fait intéressant, les résultats indiqués plus haut dans la présente
section montrent que si l’on ne tient pas compte de ces effets propres au temps
et à l’analyse transversale, le capital public ne semble pas avoir beaucoup
d’effet positif sur la production et vice‑versa. Par exemple, Munnell
(1990b) n’estime pas de modèles à effet fixe ou à effet aléatoire et ses
estimations sont donc sujettes à un biais de spécification important.
Plus récemment, des chercheurs ont
tenté une approche par la fonction de coût en faisant valoir que la fonction de
coût est préférable à la fonction de production pour les avantages qu’elle
présente sur le plan conceptuel et pour des raisons économétriques. L’approche
par la fonction de production est une spécification de la relation entre
intrants et extrants qui est purement technique et qui n’a rien à voir avec le
comportement. Dans cette approche, les décisions d’optimisation de l’entreprise
quant au volume à produire et à la combinaison d’intrants à utiliser dans le
processus de production ne sont pas considérées de façon spécifique. Par
contre, l’approche par la fonction de coût tient compte de façon explicite du
comportement d’optimisation de l’entreprise en considérant les intrants et les
extrants comme des variables endogènes, tandis que les prix des intrants —
déterminés par le marché et donc considérés comme échappant au contrôle
immédiat de l’entreprise — sont les seules variables exogènes. Sans données sur
les prix, lesquels prix n’entrent pas dans la fonction de production, il est
difficile de dire si un choix efficient a été fait au sujet des divers
intrants, en particulier au sujet du capital public. De plus, une analyse basée
sur une fonction de coût facilite l’exploration explicite de l’efficacité au
plan des coûts. Ce genre d’analyse permet aux chercheurs de déterminer les
effets du capital d’infrastructure publique à l’aide d’un « taux de
rendement » mesuré exprimé en avantages sur le plan d’une réduction des
coûts à un niveau de production donné.
Du point de vue économétrique,
l’approche par la fonction de coût permet d’éviter le problème de la
multicollinéarité qui pourrait produire des coefficients estimés biaisés du
fait que la multicollinéarité pose habituellement un peu plus de problèmes
lorsqu’il s’agit de quantités d’intrant que lorsqu’il s’agit de prix des
facteurs. Le problème de la causalité, difficile à surmonter dans l’approche
par la fonction de production, ne se pose pas dans les approches par la
fonction de coût, parce que ce sont les prix des intrants et non pas leurs
quantités qui sont exogènes. De même, l’utilisation d’une fonction de coût nous
permet d’imposer une homogénéité linéaire aux prix dans nos modèles.
L’imposition de telles restrictions, si elles sont raisonnables, équivaut à
utiliser des renseignements additionnels quand on fait une estimation et réduit
donc la variance des estimateurs. Malheureusement, l’imposition d’une
homogénéité linéaire à la fonction de production équivaut à supposer des
rendements d’échelle constants.
Il faut toutefois remarquer que les
fonctions de coût requièrent qu’on suppose une combinaison optimale des
intrants (Oum, Water et Yu, 1998). Bien que discutable, cette situation est
plus plausible au niveau de l’entreprise individuelle (micro‑données)
qu’au niveau des données agrégées ou même au niveau des données ventilées par
industrie.
Pour examiner les effets de l’infrastructure
publique sur le coût de production dans le secteur privé, une fonction de coût
traditionnelle peut être modifiée de manière à inclure le service de
l’infrastructure publique. La forme générale de la fonction de coût devient
alors :
![]()
où C est le coût total; w, le
vecteur des prix des intrants privés (habituellement travail, capital privé,
matières premières, etc.); Y, la quantité d’extrant; T, une mesure du
changement technique; et H, le service de l’infrastructure publique (soit la quantité
de stock de capital public).
La valeur fictive (Bh) ou
avantages marginaux du capital public peut être obtenue en prenant la négative
de la dérivée partielle de la fonction de coût par rapport au capital public H.
![]()
La valeur
fictive est l’équivalent du côté des coûts du produit marginal. Elle reflète la
réduction des coûts totaux attribuable à un accroissement du stock d’intrants
et, donc, l’apport des investissements réalisés dans l’infrastructure publique
à la performance économique et à l’efficacité de l’entreprise. La valeur
fictive peut être traduite en une mesure de l’élasticité, comme suit :
![]()
Du point de vue de l’entreprise,
comme les services d’infrastructure public sont fournis de l’extérieur, Bh
> 0 signifie que les entreprises profitent des hausses du service de
l’infrastructure publique. Toutefois, d’un point de vue social,
l’investissement dans l’infrastructure n’est clairement pas gratuit. Par
conséquent, le taux de rendement social du capital d’infrastructure publique doit
être mesuré par soustraction de ce qu’on appelle le coût social d’utilisation
du capital public, wh, de la valeur fictive Bh, ce qui
donne :
![]()
Toutefois, la détermination d’un
coût social d’utilisation est une question très compliquée. Pour plus de
détails sur le coût social d’utilisation, voir Morrison et Schwartz (1996).
Tous les chercheurs qui ont voulu
estimer empiriquement les effets du capital public à l’aide d’une fonction de
coût utilisent une forme translog souple d’une fonction de coût, sauf Morrison
et Schwarz (19960 et Seitz (1992) qui utilisent plutôt la fonction de coût
généralisée de type Leontief. Cette fonction translog est habituellement
estimée de concert avec des équations sur le partage des coûts, à l’aide de la
méthode de régression sans corrélation apparente (SUR) de Zellner, qui impose
des contraintes théoriques. Dans le cas de l’utilisation de données recueillies
au moyen d’un panel, des modèles à effet fixe devraient être spécifiés.
Relativement peu d’études sur les effets
des investissements réalisés dans l’infrastructure publique utilisent
l’approche par la fonction de coût. Les études effectuées après 1989 incluent
Conrad et Seizt (1992), Seitz (1992), Shah (1992), Lynde et Richmond (1992,
1993), Nadiri et Manuneas (1994, 1996), Morrison et Schwartz (1996), Khanam
(1999) etc. Presque toutes ces études portent sur une industrie individuelle
donnée, notamment l’industrie manufacturière. Fait intéressant, contrairement
aux études utilisant l’approche par la fonction de production, les études
utilisant l’approche par la fonction de coût convergent dans une grande mesure
vers la même conclusion, selon laquelle l’investissement dans l’infrastructure
publique contribue de façon importante à réduire le coût de production dans le
secteur privé.
Une étude faite par Keeler et Ying
(1988) avant 1989 porte sur les avantages des investissements réalisés dans
l’infrastructure routière dans le cadre de l’aide fédérale sur les coûts de
l’industrie américaine du transport par camion. À l’aide de données se
rapportant à neuf régions de 1950 à 1973, ils constatent que le capital investi
dans l’infrastructure routière a amélioré sensiblement la productivité de
l’industrie du camionnage. Les avantages des investissements routiers représentés
par les économies réalisées au plan du coût des camions sont très importants,
couvrant à eux seuls presque le tiers des coûts en capital du réseau routier
bénéficiant de l’aide fédérale entre 1950 et 1973.
Morrison et Schwartz (1996)
utilisent une fonction de coûts variables généralisée à la Leontief pour
examiner le rôle de l’infrastructure dans la performance de l’industrie
manufacturière au niveau des États. La mesure du capital public utilisée dans
cette étude inclut les routes, les réseaux d’adduction d’eau et les égouts.
L’estimation est faite par région à l’aide d’un modèle à effets fixes et de
données annuelles sur les prix et les quantités des extrants et des intrants
dans les secteurs manufacturiers des 48 États contigus de 1970 à 1987. Les
résultats montrent que la valeur fictive excède zéro dans tous les États et
dans toutes les périodes, ce qui indique un produit marginal positif du capital
d’infrastructure pour les entreprises qui, toutefois, tend à être plus petit et
à avoir une plus faible tendance à la hausse que celui du capital privé. Cela
semble indiquer, dans les industries manufacturières, un rendement plus élevé
du capital privé et une diminution de la valeur relative du capital public par
rapport au capital privé dans le temps. Les chiffres obtenus pour la valeur
fictive laissent supposer qu’un investissement de 1 $ dans
l’infrastructure fait économiser environ 0,16 $ sur les coûts dans la
plupart des régions en un an. Toutefois, le taux de rendement social sera
positif ou négatif selon le coût social d’utilisation utilisé.
Nadiri et Mamuneas (1994) examinent
les effets de l’infrastructure publique et de la R‑D publique sur la
structure de coûts et la productivité de douze industries manufacturières
américaines à deux chiffres entre 1956 et 1986. Ils utilisent la fonction
translog et des effets‑industrie fixes. D’après les résultats, les effets
sur la productivité sont importants, mais varient d’une industrie à une autre.
Les auteurs calculent que le taux social de rendement du capital public
(d’après les avantages marginaux estimés et le coût social d’utilisation obtenu
par déduction) est d’environ 7 pour cent, soit légèrement inférieur au
taux de rendement du capital privé qui s’établit à 9 pour cent. Des
valeurs fictives positives du capital d’infrastructure publique sont également
obtenues dans l’étude de Conrad et Seitz (1992) se rapportant à l’Allemagne,
l’étude de Lynde et Richmond (1992) se rapportant au secteur non financier
américain, l’étude de Lynde et Richmond (1993) se rapportant au R.‑U. et
l’étude de Shah (1992) se rapportant au Mexique.
Nadiri et Mamuneas (1996) réalisent
une étude plus globale du lien entre le capital routier et la croissance de la
productivité en utilisant une approche par la fonction de coût. L’étude en
question estime un modèle qui englobe des facteurs de demande et des facteurs
d’offre susceptibles d’influer sur la croissance de la productivité des
industries et de l’ensemble de l’économie et qui utilise des données sur
35 industries qui couvrent l’ensemble de l’économie américaine pour les
années 1950 à 1989. Les auteurs tiennent compte de la possibilité qu’il y ait
corrélation factice en estimant un modèle sous forme de différences premières.
Une fonction translog souple est utilisée pour permettre l’interaction entre le
capital routier et les extrants et les intrants du secteur privé. Aucune
restriction à priori, par exemple des rendements d’échelle constants, n’est
imposée sur les paramètres de la fonction de coût. La question de la
simultanéité est abordée en estimant le modèle au moyen des techniques
d’estimation économique appropriées. Des tests d’hypothèse poussés sont aussi
effectués pour tester la spécification du modèle et la stabilité de ses
résultats. Leur analyse laisse supposer que le stock de capital routier a
contribué à l’accroissement de la capacité productive de l’économie.
Nadiri et Mamuneas (1996) ont estimé
l’effet du capital routier sur la croissance de la productivité au niveau de
l’économie agrégée et au niveau des industries. Au niveau industriel, des
fonctions de coût et de demande sont estimées séparément dans chaque industrie
et les estimations des paramètres du modèle sont utilisées pour décomposer la
croissance de la productivité totale des facteurs (PTF). Les résultats montrent
que l’ordre de grandeur de l’élasticité du coût par rapport au capital routier
varie d’une industrie à une autre. Les élasticités du coût vont de –0,146 à
–0,220 dans les industries
manufacturières et de 0,02 à 0,06 dans les industries non manufacturières. Les
avantages marginaux (valeurs fictives) exprimés en termes réels semblent
augmenter entre 1950 et 1969, mais diminuer entre 1970 et 1989 dans chaque
industrie. Toutes les industries manufacturières affichent des avantages
marginaux positifs, le chiffre variant entre 0,002 et 0,029. Toutefois, selon
le modèle, les investissements routiers semblent avoir un effet négatif sur les
industries des services en général. Notamment, un résultat contraire à
l’intuition est que le capital routier n’a pas une incidence positive sur le
secteur des transports lui‑même. L’investissement routier fait même
augmenter les coûts dans cette industrie. Ce résultat contraste également avec
les résultats obtenus par Keeler et Ying (1988), qui utilisent la même approche
par la fonction de coût, et ceux obtenus par Fernald (1999), qui utilise une
fonction de production.
Pour calculer l’apport du stock de
capital routier à la productivité totale de l’économie agrégée, Nadiri et
Mamuneas additionnent les données de chaque industrie pour obtenir le niveau
national, puis réestiment les équations de coût et de demande. L’élasticité du
coût total est d’environ 0,044. L’élasticité de la production par rapport au
capital routier s’établit en moyenne à 0,051 pour l’ensemble de la période.
Fait intéressant, à 0,20, l’élasticité de la production par rapport au capital
du secteur privé est clairement plus grande que l’élasticité de la production
par rapport au capital routier. Le résultat indique qu’une variation d’un pour
cent du stock de capital privé contribue presque quatre fois plus à la
production économique qu’une variation d’un pour cent du stock de capital
routier.
Le taux de rendement social du
capital routier total était très élevé dans les années 50 et 60. À
35 % par année environ, il était beaucoup plus élevé que le taux de
rendement du capital privé, qui a été en moyenne d’environ 14 % par année
au cours de cette période. Toutefois, il a continuellement diminué depuis la
fin des années 60 et, en 1989, il dépassait à peine le niveau des taux
d’intérêt à long terme. Le taux de rendement moyen estimé pour la période de
1950 à 1989 est de 28 pour cent.
Néanmoins, comme on l’a déjà dit, on
peut vraiment se demander si l’approche par la fonction de coût est appropriée
au niveau de l’économie agrégée.
Les études analysées plus haut
utilisent principalement des données américaines. Toutefois, il y a aussi
quelques études fondées sur l’approche par la fonction de production ou sur
l’approche par la fonction de coût qui utilisent des données canadiennes,
notamment Lynch (1994), Wylie (1995), Khanam (1996, 1999) et Waters (1999).
Comme les études américaines, les études canadiennes arrivent à des résultats
et à des conclusions contradictoires, à cause, en grande partie, des
spécifications économétriques utilisées.
Lynch (1994) estime l’effet du stock
de capital gouvernemental investi dans les transports (non pas seulement les
routes) sur le produit intérieur brut ou PIB du Canada et de la Colombie‑Britannique
à l’aide d’une fonction de production Cobb‑Douglas. Les données sont des
séries chronologiques agrégées pour les années 1966 à 1992. Les autres
variables indépendantes sont le capital privé effectif (rajusté par un taux
d’utilisation); le stock de capital gouvernemental dans les domaines autres que
le transport; et l’emploi. Dans le modèle de la C.‑B., le capital
gouvernemental investi dans les transports est retardé de deux ans et
l’« autre capital gouvernemental », d’un an. L’estimation est faite
uniquement sous la forme des différences premières et non pas des niveaux. Cela
vise à éviter les problèmes de corrélation factice, mais fait courir le risque
d’axer la recherche sur les relations à court terme.
L’élasticité de la production par rapport
au capital investi dans les transports est de 0,0784 et de 0,0226 pour le
Canada et la C.‑B. respectivement. Les ratios t sont de 1,865 et
1,046 respectivement. Autrement dit, les deux valeurs de l’élasticité obtenues
ne sont pas significatives. Toutefois, Lynch utilise les valeurs critiques d’un
test unilatéral et conclut que la première valeur de l’élasticité est
significative à un niveau de confiance de 95 %. Mais, dans ce cas, une
valeur critique bilatérale devrait être utilisée. La non‑signification
des coefficients (test bilatéral) concorde avec les études américaines qui sont
justifiées par les « différences premières ». L’élasticité de la
production par rapport à « autre capital gouvernemental » est très
élevée et statistiquement significative. Un résultat surprenant concerne le
coefficient associé au travail, qui est de 0,12066 seulement, dans le modèle
canadien, et qui est très peu significatif. Dans le modèle de la C.‑B.,
il est de 0,34439, ce qui n’est pas élevé non plus.
Wylie
(1995) spécifie deux modèles pour examiner l’effet de l’infrastructure sur la
production et sur la productivité du travail dans le secteur canadien de la
production de biens, c’est‑à‑dire en excluant les services tant
publics que privés. Il utilise une fonction de production translog et une
équation visant à exprimer la part relative représentée par le travail pour
estimer le lien avec la production totale; et il utilise une fonction de
production Cobb-Douglas pour estimer le lien avec la productivité du travail. Les
données utilisées sont des séries chronologiques agrégées allant de 1946 à
1991. Les variables indépendantes utilisées dans le modèle (translog) de la
production sont le travail, le stock de capital direct investi dans le secteur
de la production de biens et le stock de capital d’infrastructure fourni par le
secteur des services. Le capital d’infrastructure est décomposé encore plus en
infrastructure de base, en infrastructure des services et en infrastructure
publique dans le modèle de la productivité. Une variable tendance temporelle
est introduite dans les deux modèles.
Wylie fait valoir que la
spécification appropriée est sous forme de niveaux et non pas sous forme de
taux de changement, c’est‑à‑dire de différences premières. Le flux
des biens produits sur une période donnée dépend du stock d’infrastructure que
peut obtenir le secteur des biens, ainsi que du stock de capital du secteur
même et du flux des services de travail directs dirigé vers le secteur.
Dans le modèle de la production
translog, l’infrastructure (publique et privée) se révèle avoir un effet
positif et statistiquement significatif sur la production, et le coefficient
(0,2477) est plus grand que celui associé au capital privé direct. Le rôle de
l’infrastructure publique est spécifié ici. Le coefficient associé au capital
privé est positif (0.2126), mais il n’est pas significatif. Un estimateur
efficace de Zellner est utilisé dans ce système d’équations de régression sans
corrélation apparente (SUR).
Un modèle fondé sur une fonction de production
Cobb-Douglas est spécifié dans le but d’examiner l’effet de l’infrastructure
publique sur la productivité du travail dans le secteur canadien de la
production de biens. Un coefficient de 0,517 pour l’infrastructure (combinée)
s’avère significatif et plus grand que le coefficient associé au capital privé,
qui s’établit à 0,308. Les coefficients associés à l’infrastructure publique
vont de 0,407 à 0,436, mais le capital d’infrastructure privée a un effet
négatif, quoique non significatif. Ces résultats ont été obtenus à l’aide des
MCO, et Wylie fait remarquer que les résultats obtenus à partir d’une
spécification AR(1) (erreurs autorégressives du premier ordre) ne
diffèrent pas des résultats obtenus avec les MCO, de sorte qu’il ne présente que
les résultats obtenus au moyen des MCO. Toutefois, les valeurs de DW sont très
faibles (de 0,508 à 1,109), ce qui indique qu’il conviendrait mieux de
présenter les résultats de la spécification AR(1). Comme il fallait s’y
attendre, ses résultats confirment ceux de Aschauer (1989a) et de Munnell
(1990a), qui utilisent la même méthode des séries chronologiques agrégées.
Le point primordial ici est la
mesure du capital d’infrastructure. L’auteur définit le capital
d’infrastructure total comme étant tout le stock de capital investi dans
l’ensemble des secteurs producteurs de services, y compris le secteur privé et
le secteur public. Ce capital est décomposé encore plus en infrastructure de
base, infrastructure des services et infrastructure publique. Il convient de remarquer
ici que l’infrastructure « de base » est en fait le stock de capital
investi dans les transports, l’entreposage, les communications et
l’électricité. Ces industries appartiennent en grande partie au secteur privé
et, de façon générale, n’incluent pas les routes. L’infrastructure publique,
qui se compose du capital gouvernemental et de « autre capital
public », est voisin du capital public au sens on nous l’entendons
habituellement. Dans ses régressions, Wylie n’inclut pas toutes les composantes
de l’infrastructure, c’est‑à‑dire qu’il y a toujours quelques
composantes qui ne sont pas comprises dans les équations. Cela pourrait
produire des estimations biaisées.
Au moyen d’une approche presque identique, Khanam (1999) examine les effets d’un capital d’infrastructure publique mieux défini – c’est‑à-dire les effets du capital routier sur la productivité du travail en utilisant une fonction Cobb-Douglas et une fonction translog. Les résultats ne diffèrent pas beaucoup. Par exemple, l’élasticité de la production par rapport au capital routier est de 0,47 (statistiquement significative) dans une fonction Cobb-Douglas sans contraintes.
Un
des principaux ouvrages sur l’infrastructure publique et la production au
Canada qui utilise l’approche par la fonction de production est celui de Khanam
(1996). Elle examine le lien entre le capital routier et la production
économique dans le « secteur de la production de biens » de
l’économie. Elle estime une fonction de production Cobb-Douglas et une fonction
de production translog à l’aide de 10 séries de données provinciales
correspondant aux années 1961 à 1994. Beaucoup de problèmes économétriques
inévitables ont été spécifiés et testés. Par exemple, un effet temps fixe et
des effets province et temps fixes ont été incorporés dans les modèles. De
même, les modèles sont réestimés à l’aide des différences premières pour tester
la corrélation factice.
Les principaux résultats obtenus par Khanam au moyen de la série de données recueillies au moyen d’un panel montrent que le lien est beaucoup plus petit et beaucoup plus faible que celui obtenu dans les études faites à l’aide de séries chronologiques agrégées dans Wylie (1995) et Khanam (1999). En ce qui concerne les résultats qu’elle a obtenus avec la fonction Cobb-Douglas, les élasticités vont de 0,09 à 0,17, ce qui est beaucoup plus petit que les chiffres obtenus dans les deux études plus haut. Une relation significative entre le capital routier et la production des secteurs producteurs de biens des provinces est obtenue quand le modèle est corrigé pour tenir compte uniquement de l’autocorrélation et de l’hétéroscédasticité. Autrement dit, un modèle de régression plus simple aboutirait probablement à des résultats qui sembleraient plus solides, mais il serait erroné à cause de la corrélation entre les résidus des régressions d’une année à l’autre. Khanam présente aussi les résultats qu’elle a obtenus en incorporant des variables « auxiliaires » pour le temps, c’est‑à-dire des « effets temps fixes ». L’élasticité est d’environ 0,10 mais n’est pas significative. Les coefficients de régression incorporant à la fois des effets temps et province fixes ne sont significatifs qu’au niveau de 10 %. Les élasticités estimées dans le modèle à effet fixe et différences premières sont toutefois tout simplement non significatives. Même si Khanam obtient un effet direct du capital routier sur la production économique très grand et très significatif (coefficient de 0,36) dans la fonction translog, les seconds ordres ne semblent pas nécessaires, du fait qu’aucun d’eux n’est statistiquement significatif.
Khanam (1996) inclut uniquement le
capital routier dans les régressions, c’est‑à‑dire que « autre
capital d’infrastructure publique » n’est pas inclus. Cette procédure fait
courir le risque d’un biais dû à une variable omise. En outre, elle n’a examiné
que l’incidence sur le secteur de la production de biens. Dans son ouvrage,
elle ne présente pas les résultats du modèle à effet province fixe qui est très
important dans les études utilisant des données recueillies au moyen d’un
panel.
Une
étude plus complète fondée sur une approche par la fonction de production a été
faite par Waters (1999). Les spécifications économétriques ressemblent beaucoup
à celles de Khanam (1996), par exemple effets temps et province fixes et
différences premières. En outre, le modèle permet la corrélation contemporaine
transversale, c’est‑à‑dire que les provinces ne sont pas
indépendantes les unes des autres. Waters utilise des fonctions Cobb-Douglas et
translog pour examiner l’effet du capital routier sur l’ensemble de l’économie
des 10 provinces canadiennes de 1961 à 1994 et sur le secteur de la
production de biens. De plus, la variable « autre capital public »,
omise dans Khanam (1996), est incluse dans l’estimation. Les estimations
obtenues montrent qu’il n’y a généralement pas de lien significatif entre le
capital routier et la production, que ce soit dans l’ensemble de l’économie ou
dans le secteur de la production de biens. Souvent les signes sont même
négatifs. Ces résultats cadrent avec des études américaines (Eisner, 1991;
Evans et Karras, 1994; Holtz-Eakin, 1994) qui utilisent les mêmes modèles
économétriques. Ils sont aussi très sensibles à la formulation économétrique
des régressions. L’« autre capital public » affiche toujours une
élasticité positive et significative, mais le test de causalité laisse supposer
que ce serait vraisemblablement lui qui est influencé par la production et non
pas le contraire.
En
ce qui concerne les études qui utilisent l’approche par la fonction de coût,
une seule tentative est faite selon cette approche au Canada (Khanam, 1999). Il
s’agit d’une continuation des travaux que Khanam avait faits en 1996 à l’aide
d’une fonction de production. La méthode utilisée suit celle adoptée aux États‑Unis
dans des ouvrages comme ceux de Morrison et Schwartz (1996) et Nadiri et
Mamuneas (1994). Elle estime une fonction de coût translog pour examiner
l’incidence, sur le plan de la réduction des coûts, du capital routier dans le
secteur de la production de biens entre 1961 et 1994. D’après les résultats
obtenus, les services du capital routier diminuent les coûts dans le secteur.
Les élasticités du coût vont de 0,07 à 0,22, ce qui laisse supposer de grands
avantages, en termes de réduction des coûts, de l’ajout d’unités additionnelles
de capital d’infrastructure routière.
Beaucoup de capital a été investi
dans l’infrastructure publique au Canada et aux États‑Unis dans les
années 50 et 60, notamment dans l’infrastructure routière, qui est la
principale composante du capital public. Toutefois, une baisse marquée des
investissements d’infrastructure a été observée au début des années 70 et
à nouveau au début des années 80. Il s’agit de périodes où l’économie a
fait piètre figure et où la productivité a beaucoup diminué. La possibilité
d’un lien entre les investissements réalisés dans l’infrastructure et la
performance économique a d’abord été étudiée par Aschauer, puis par Munnell, à l’aide
de données de séries chronologiques agrégées. Toutefois, il est probable que
ces estimations ont surestimé l’ordre de grandeur des effets des
investissements réalisés dans l’infrastructure publique sur la production du
secteur privé et la croissance de la productivité. De même, il n’est pas
logique que les investissements en capital public aient beaucoup plus d’effet
sur la production du secteur privé que les investissements en capital privé.
Des études subséquentes basées sur
des données transversales et des séries chronologiques groupées révèlent un
apport plus petit et plus faible des investissements d’infrastructure publique
et indiquent que la composition du capital d’infrastructure compte; certains
types d’infrastructure (par exemple l’infrastructure de base — routes, réseaux
d’adduction d’eau et d’égouts, etc.) pourraient avoir une plus grande incidence
que d’autres.
Les études qui allient des données
de séries chronologiques et des données recueillies au moyen d’un panel et une
approche par la fonction de production posent de graves problèmes. Une
corrélation factice (non‑stationnarité) produit facilement des
coefficients élevés et statistiquement significatifs entre le capital
d’infrastructure et la production économique. Les tentatives visant à éliminer
la non‑stationnarité en utilisant des différences premières font
toutefois courir le risque de concentrer l’analyse sur la relation à court
terme entre ces deux variables, ce qui n’est pas l’objet premier des études. En
outre, le sens de la causalité n’est pas clair. L’estimation donne‑t‑elle
à penser que la croissance économique est engendrée par les investissements
dans l’infrastructure ou, au contraire, qu’une région produisant plus ou qu’une
économie en croissance rapide peut se permettre d’investir davantage dans
l’infrastructure? Notre revue montre que les résultats estimés dépendent
beaucoup de la formulation économétrique. Les spécifications économétriques
plus simples produisent toujours des estimations plus grandes et
statistiquement significatives, tandis que dans les régressions compliquées ces
estimations sont beaucoup plus petites et beaucoup plus faibles.
L’approche par la fonction de coût
semble mieux convenir à cette analyse, parce qu’elle présente de nombreux
avantages d’ordre économétrique et conceptuel par opposition à l’approche par
la fonction de production. Fait intéressant, on remarque une certaine
convergence dans les conclusions tirées au sujet de la relation entre le
capital d’infrastructure publique et la croissance de la productivité dans les
études fondées sur l’approche par la fonction de coût. Les résultats obtenus à
l’aide de cette approche laissent supposer que les investissements dans
l’infrastructure contribuent de façon marquée à la croissance de la production,
à des réductions des coûts et à des hausses de la profitabilité, même si
l’apport est beaucoup plus petit, mais probablement plus raisonnable, que celui
révélé par certaines études fondées sur la fonction de production. Ces apports
sont aussi plus petits que ceux du capital privé dans la plupart des études.
Toutefois, ces résultats reposent en grande partie sur les industries
manufacturières. Quand on tente de les étendre à l’ensemble de l’économie,
leurs fondements théoriques sont discutables.
Les résultats obtenus par les études
utilisant des données canadiennes font voir à peu près le même profil que les
études américaines. Les études utilisant des séries de données chronologiques
agrégées indiquent, par rapport au capital public ou au capital routier, une
élasticité de la productivité de l’ordre de 0,40. Selon les différences
premières, cette élasticité est réduite à 0,08 à peine et elle est
statistiquement très peu significative. Les études fondées sur des données
recueillies au moyen d’un panel et sur des formulations économétriques plus
sophistiquées ne vont même pas dans le sens de l’argument selon lequel le
capital d’infrastructure contribue de façon significative à la croissance
économique. Toutefois, l’approche par la fonction de coût montre qu’une telle
relation existe, bien que l’ordre de grandeur soit beaucoup plus petit
(l’élasticité du coût va de 0,07 à 0,22).
S’agissant des conséquences sur les
politiques à adopter, le fait que les résultats des études que nous avons
passées en revue soient controversés donne matière à réflexion. Les études
fondées sur l’approche par la fonction de coût montre que l’infrastructure
routière rapporte beaucoup. Cela signifie‑t‑il que l’infrastructure
est insuffisante et qu’il faut investir plus? Toutefois, ces études indiquent
aussi que le rendement du capital privé excède le rendement du capital public.
Autrement dit, comme Gillen (1996) le soutient, le fait que le capital public
ait un rendement positif n’en fait pas nécessairement un choix optimal.
Si le capital investi dans
l’infrastructure contribue peu ou pas à la croissance de la productivité, comme
le montrent de nombreuses études combinant des données transversales et des
séries chronologiques agrégées avec des formulations économétriques plus
compliquées, cela signifie‑t‑il que la fourniture de réseaux
routiers, de ponts, de réseaux d’adduction d’eau, etc., ne joue aucun rôle dans
la croissance économique? De toute évidence, ce serait aller contre le bon sens
de prétendre le contraire. Une possibilité est que la mesure de la production
(par exemple le PNB) n’inclut pas de valeurs non marchandes et que dans bien
des cas les ajouts à l’infrastructure procurent à la société ce genre
d’avantages non marchands. Comme Blinder (1991) le fait observer : « Si
ma voiture et mon dos subissent moins de coups causés par les nids de poule,
ils ne s’en porteront que mieux, mais le PNB pourrait même diminuer s’il y a
moins de voitures à réparer et moins d’honoraires de médecins à payer ».
Certains prétendent (Fox, 1990) que
le stock de capital ne serait pas une mesure précise des services
d’infrastructure. Cela veut dire que les résultats obtenus dans les études qui
utilisent le stock de capital d’infrastructure comme mesure des services de
l’infrastructure ne reflètent pas nécessairement les vrais effets. Les
politiques devraient donc être axées sur les mesures de gestion telles que
celles qui favorisent la conception, l’utilisation et la gestion efficaces de
l’infrastructure des transports, susceptibles de faire augmenter sensiblement
le flux des services d’infrastructure sans nécessairement augmenter le stock
d’infrastructure.
Pour conclure, deux ensembles de
politiques pourraient être examinés en même temps. On pourrait, d’une part,
examiner spécifiquement la qualité des services et l’utilisation potentielle de
l’infrastructure des transports existante et, d’autre part, déterminer les
besoins futurs en capital à investir dans l’infrastructure des transports par
rapport à la croissance potentielle de l’économie et à la distribution spatiale
des activités économiques.
Toutefois, il convient de remarquer
que les études macro-économiques ne visent pas à servir de guide pour les
décisions individuelles en matière d’investissement dans l’infrastructure des
transports. Les décisions de ce genre requièrent des outils micro-économiques,
par exemple une analyse avantages‑coûts sociaux.
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